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Nous ne voulons pas pratiquer la langue sucrée du consensus.

Une place vide.

Publié le 29 janvier

𝗨𝗻𝗲 𝗽𝗹𝗮𝗰𝗲 𝘃𝗶𝗱𝗲.

Que la perte de financements, que l’absence d’alternatives, que la résignation contagieuse au lent abandon des solidarités institutionnelles... aient un impact violent sur nos vies d’équipes dites « artistiques » finit par être une lapalissade, et le psittacisme en la matière n’y fera plus rien bouger.

Nous sommes des cerf-volants dans un ouragan.

Mais de ce qui se passe, entre les lignes, nous pouvons témoigner.

Question de choix : y aurait-il des choix imposés de l’extérieur ? Par la société, l’époque, la réalité (« c’est la vie ») ou autres alibis économiques... ?

Premièrement, ces choix ne sont-ils pas avant tout des renoncements qui emportent avec eux l’idée qu’ils seraient politiques ? Ensuite, saturer le théâtre d’un sens dicté par les médias, les tendances, les modes, n’est-ce pas le condamner à produire bêtement des énoncés conformes aux significations dominantes ? (Celles des dominants donc). Troisièmement, le « pour tous » ne finit-il pas par devenir du pourtoussisme, dont on entrevoit assez facilement le dérapage possible vers une forme « acceptable » de totalitarisme ?

Nous parlons dans une sorte de langue étrangère et rugueuse, nos spectacles en attestent. Nous ne voulons pas pratiquer la langue sucrée du consensus. Ce n’est pas notre métier. Qui nous présente la parole comme essentiellement informative et l’information comme un échange, veut nous faire oublier que la langue rate toujours sa cible, et que l’information fait semblant de tout nous dire. Dans le bréviaire défraîchi du consensus et du consentement, en nous proposant de consommer sans autre horizon que celui de consommer, c’est toute la démence du pouvoir économique que de vouloir nous combler avec le trou qu’il creuse. Il y a des mécaniques si bien huilées qu’elles nous font oublier que c’est l’impossible qui nous tient, l’autre nom du réel. Impossible à dire, impossible à percevoir, impossible à prévoir. Et le théâtre, s’il est encore du théâtre et pas autre chose qui en emprunte le nom, le théâtre donc, est un piège : capture fugace de cet impossible afin de mieux l’observer nous échapper.

Dérézo bâtit des formes théâtrales atypiques et une présence singulière certes, mais sans oublier sa part (de responsabilité) dans la place (politique) qu’elle propose aux habitants. Entre les lignes donc, nous leur disons qu’aller au théâtre c’est prendre le risque de s’interroger, c’est prendre le risque de s’y perdre. Nous revendiquons l’écart délicat entre l’implicite et le manifeste, écart qu’il est vital, collectivement, de préserver.

Il semble clair que le pouvoir économique lui-même finit par fabriquer sa propre culture : notre ministre aura donc oublié que la « Culture », comme le consumérisme, ça s’apprend, notamment par immersion (c’est-à-dire comme on prend un bain) et qu’il en va, là aussi, de questions de pluralité des formes, des corps, des textes et des rythmes ? Notre théâtre n’est ni consommable ni « de niche » sauf à renoncer à ce qu’il soit un mystère à traverser ou un os à ronger. C’est sa force, sur les plateaux, dans les quartiers, les campagnes, les écoles comme les rues.

Nous fabriquons des spectacles pour récuser les tentations quotidiennes d’en devenir un nous-même. Il nous est vital de re-penser, sans relâche, nos outils, nos communs, nos spectacles, avant qu’ils disparaissent définitivement avec l’eau du bain des résignations fatalistes de la bien-pensance. Celle qui passe son temps à mettre de la distance entre ses actes et les conséquences de ceux-ci.

Et l’exercice prométhéen de balayer les emprises et les empoisonnements n’ôte à personne ni la joie ni la fête, ni même les indispensables droits culturels.

Alors, au bout du monde, nous machinons du théâtre.

Et ce, à cause de l’impossibilité à dire humainement cette impossibilité.

Nous n’avons pas les mots pour nous taire.

Car malgré les tribulations technoïdes de nos sociétés aux pulsions rétrogrades, il y aura toujours une place vide pour l’art, place qui, selon la logique abrutissante du un-et-du-zéro, « ne sert à rien », « ne marche pas » ou « n’est pas compréhensible ». Ce n’est pas une place confortable, c’est pourtant là que vous nous trouverez.

Bonne année.

Photo : ...Et les 7 nains ? ©P-A Hamann

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